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Mardi 29 septembre 2026
CSRD / ESG

Double matérialité CSRD : une méthode documentée

Double matérialité CSRD : identifier les impacts et risques, justifier les choix et adapter la méthode aux ESRS révisés.

La double matérialité consiste à déterminer quels enjeux de durabilité doivent être expliqués dans le rapport : d’une part les impacts sur les personnes et l’environnement, d’autre part les risques et opportunités financiers pour l’entreprise. Un enjeu peut être matériel selon une seule de ces perspectives. Exiger qu’il dépasse simultanément les deux axes écarterait à tort certains impacts graves.

Une matrice peut présenter les conclusions. Elle ne remplace pas le raisonnement : faits, périmètre, critères, incertitudes et informations à publier. Le résultat utile est un dossier compréhensible par une personne qui n’a pas participé aux ateliers.

Choisir le référentiel avant la méthode

Le règlement délégué (UE) 2026/1563, publié le 21 septembre 2026, entre en vigueur le 10 novembre. Il prévoit une application générale aux exercices commençant à partir du 1er janvier 2027 et des options pour ceux commençant en 2026. La méthode expliquée ici s’appuie sur ESRS 1 révisé, chapitre 3. Pour un rapport 2026, documentez d’abord l’option retenue ; notre guide des normes ESRS détaille cette transition.

Cette précaution évite de reprendre une ancienne grille en affirmant qu’elle est conforme au nouveau texte. Elle évite aussi de croire que la simplification dispense de justifier les décisions. Les paragraphes 27 à 33 permettent une démarche proportionnée, mais imposent un examen spécifique lorsqu’une conclusion n’est pas suffisamment évidente.

La version du référentiel doit apparaître dans la note méthodologique, avec l’exercice, les activités et le périmètre du groupe concerné. Il ne suffit pas d’écrire « méthode CSRD » sur une présentation.

Séparer les deux questions

La matérialité d’impact examine les effets réels ou potentiels, positifs ou négatifs, sur les personnes et l’environnement. Elle couvre les activités propres et les liens dans la chaîne de valeur, qui ne se limitent pas aux contrats directs. La matérialité financière examine notamment les effets possibles sur les résultats, la situation financière, les flux de trésorerie ou l’accès au financement.

Pour un impact négatif réel, ESRS 1, paragraphe 40, retient la gravité. Pour un impact négatif potentiel, il combine gravité et probabilité ; lorsqu’il concerne les droits humains, la gravité prend le pas sur la probabilité. La gravité s’apprécie par l’intensité, l’étendue et le caractère difficilement réparable. L’exigence d’application AR 22 précise qu’une seule de ces caractéristiques peut rendre un impact grave.

Pour un risque financier, le paragraphe 50 combine probabilité et ampleur potentielle des effets. Le raisonnement doit identifier le mécanisme : interruption d’un site, dépendance à une ressource, évolution des conditions de financement. L’expression « risque réputationnel » sans fait ni effet expliqué ne suffit pas.

Les deux analyses peuvent se rejoindre. Un impact sur des travailleurs peut ultérieurement entraîner des pertes commerciales. Mais l’absence de coût démontré aujourd’hui ne rend pas cet impact immatériel. À l’inverse, un aléa physique peut menacer un entrepôt sans que l’entreprise ait elle-même causé cet aléa.

Commencer par les activités, pas par une liste de notes

Les ESRS révisés permettent de partir du modèle économique, des activités, des géographies et de la chaîne de valeur. Lorsque ces éléments permettent une conclusion suffisamment claire, une notation détaillée de chaque impact n’est pas nécessaire. Une analyse plus fine reste utile pour les sujets incertains. Les deux approches peuvent être combinées.

Rassemblez les éléments déjà disponibles : analyses de risques, réclamations, incidents, échanges avec les représentants des personnes affectées, données opérationnelles et sources externes pertinentes. Inscrivez la limite de chaque pièce. Une déclaration d’un fournisseur et un contrôle portant sur des dossiers précis n’apportent pas la même assurance.

Le paragraphe 33 permet notamment d’utiliser des informations sectorielles ou régionales pour la chaîne de valeur sans recueillir systématiquement une réponse de chaque acteur. Cela ne transforme pas une moyenne sectorielle en constat établi chez votre fournisseur. Elle peut justifier une investigation ou contribuer à l’évaluation ; son rôle doit rester explicite.

Ne commencez donc pas par demander à chaque service de noter cinquante thèmes de 1 à 5. Définissez d’abord les enjeux plausibles et les éléments permettant de décider. Une grille chiffrée non expliquée peut donner une apparence de précision à des jugements incompatibles.

Trois décisions commentées dans un dossier fictif

Imaginons le groupe de mobilier Arpège, supposé assujetti et préparant un exercice relevant des ESRS révisés. Les situations suivantes servent uniquement à expliquer la méthode ; elles ne constituent ni une évaluation réelle ni une liste complète de ses enjeux.

Des salaires impayés dans la chaîne de valeur

Dans cette hypothèse, un examen documenté établit trois mois de salaires impayés pour 37 travailleurs d’un prestataire qui assure une partie de la production. Des échanges avec leurs représentants confirment des difficultés à financer les dépenses essentielles. Le dossier ne repose donc pas seulement sur une rumeur ou l’absence de réponse à un questionnaire.

La décision motivée est de retenir un impact négatif réel matériel : privation prolongée de revenu, nombre de personnes concernées et conséquences concrètes établies. Le lien avec la production du groupe relève de sa chaîne de valeur. L’analyse ne cherche pas une probabilité de survenance puisque la situation est déjà constatée.

Le faible poids de ce prestataire dans les achats n’annule pas la gravité de l’impact humain. Arpège conserve séparément son analyse financière : à ce stade, aucun effet financier matériel n’a été établi pour le groupe. La conclusion d’impact suffit à traiter l’enjeu ; aucun score financier minimal supplémentaire n’est exigé.

Si le prestataire promet de payer le mois suivant, cette promesse ne transforme pas les salaires impayés en impact positif. ESRS 1, paragraphe 43, encadre précisément la prise en compte des mesures : une action future non mise en œuvre ne réduit pas l’évaluation d’un impact potentiel. Pour un impact réel, les règles distinguent également ce qui s’est manifesté pendant l’exercice et les mesures de réparation.

Un entrepôt exposé à une interruption

Le second dossier porte sur un entrepôt unique par lequel transitent 80 % des expéditions. Une étude de risque identifie une exposition aux inondations. Un scénario de douze jours d’indisponibilité sert à examiner les conséquences ; ces douze jours ne sont pas annoncés comme une prévision certaine.

Le groupe documente la dépendance, les possibilités de transfert et les effets attendus sur la trésorerie. Dans l’hypothèse retenue, l’absence d’alternative rapide et les effets financiers évalués conduisent à un risque matériel. La conclusion doit conserver la probabilité et les hypothèses qui la fondent. Le seul pourcentage de 80 % ne constitue pas un seuil légal de matérialité.

Il n’est pas nécessaire d’inventer un impact environnemental causé par Arpège pour inscrire ce risque. Une dépendance ou un aléa physique peut produire un enjeu financier autonome, conformément aux paragraphes 48 à 50.

Un programme de formation ne compense pas les impayés

Le groupe mène aussi un programme de formation auprès d’une autre population. Son éventuel impact positif s’apprécie pour lui-même. Il ne faut pas soustraire ses bénéficiaires des 37 travailleurs privés de rémunération ni calculer une note sociale nette qui effacerait leur situation.

Le paragraphe 44 exige de séparer les impacts positifs des négatifs. Il précise également que réparer ses propres impacts négatifs, ou se conformer au droit, n’est pas en soi un impact positif à comptabiliser comme un avantage compensatoire.

La fiche de décision à conserver

Pour rendre le raisonnement utilisable, la fiche suivante reprend le premier dossier. Les identifiants sont fictifs ; les pièces sensibles restent accessibles uniquement aux personnes habilitées.

Rubrique Inscription dans le dossier Arpège
Objet et lien Salaires impayés chez le prestataire de production P-17 ; chaîne de valeur amont
Nature Impact négatif réel sur les travailleurs ; ne pas traiter comme simple risque futur
Faits retenus Trois mois impayés, 37 personnes ; examen documentaire et échanges avec leurs représentants
Critères déterminants Privation prolongée de revenu et conséquences établies sur les besoins essentiels
Conclusion Impact matériel ; absence de coût financier établi sans effet sur cette conclusion
Limites Situation étudiée chez P-17 ; aucun constat extrapolé à tous les prestataires
Suite Informations sur l’impact et sa gestion ; suivi des mesures sans effacer le constat initial

Le responsable durabilité prépare la fiche avec les équipes opérationnelles ; la direction compétente valide la conclusion et son motif. Cette organisation est une proposition pratique, pas une répartition imposée universellement par les ESRS. Les références des pièces, leur date et les désaccords importants doivent permettre une reprise du dossier lors de l’audit CSRD.

Si une information essentielle manque, marquez la conclusion comme restant à instruire et désignez l’action nécessaire. « Non matériel » ne doit pas devenir le statut par défaut d’une case vide. À l’approche de la clôture, utilisez les informations raisonnables et étayées disponibles et explicitez les incertitudes selon le référentiel ; ne prétendez pas que toute difficulté autorise l’omission du sujet.

Relier la décision au rapport et protéger les témoignages

La matérialité d’un sujet ne rend pas automatiquement obligatoire chaque donnée imaginable. ESRS 1, paragraphes 25 à 31, distingue l’identification des enjeux matériels puis le choix des informations à publier. Il faut appliquer les exigences pertinentes et, lorsque nécessaire, ajouter des informations propres à l’entreprise. Une matrice sans lien avec le contenu final reste inachevée.

Pour P-17, la collecte des données ESG peut documenter l’ampleur, les mesures et leur suivi sans publier les dossiers individuels des travailleurs. Si une enquête recueille des témoignages, prévoyez information, accès limités et traitement des contenus sensibles. La gouvernance associant le DPO aide à séparer preuve interne et information rendue publique.

Il n’existe pas d’obligation ESRS d’envoyer un nouveau questionnaire à chaque catégorie de parties prenantes pour toute analyse. Les résultats d’échanges existants peuvent contribuer à l’évaluation. Les obligations applicables d’information et de consultation des représentants des travailleurs restent distinctes et doivent être respectées.

À chaque date de reporting, le paragraphe 34 demande d’examiner les changements significatifs pouvant affecter les conclusions. Une acquisition, une nouvelle preuve ou une modification de méthode peut imposer une actualisation. En l’absence de changement significatif, documentez la revue : inutile de reproduire mécaniquement tous les ateliers pour prétendre avoir travaillé une année supplémentaire.

Ce qu’il faut retenir

  • Les perspectives d’impact et financière sont distinctes : une seule peut suffire.
  • Une conclusion qualitative étayée peut être plus utile qu’une note artificielle.
  • Les impacts positifs ne compensent pas les négatifs.
  • Le dossier relie faits, limites, décision et informations effectivement publiées.

FAQ

Le certificateur choisit-il les enjeux à la place de l’entreprise ?

La préparation du rapport et les jugements correspondants restent ceux de l’entreprise. Le professionnel examine les informations dans le cadre de sa mission ; solliciter ses observations ne transfère pas la responsabilité de l’analyse.

Peut-on reprendre la matrice d’un concurrent ?

Elle peut suggérer des questions, mais ses activités, territoires et relations d’affaires peuvent différer. Une conclusion copiée sans faits propres ne démontre pas la matérialité de votre situation.

Faut-il conserver les noms dans le tableau de synthèse ?

Seulement si cela répond à une nécessité justifiée. Des références de pièces et un accès séparé permettent souvent de documenter les faits sans diffuser les identités dans tous les supports de travail.

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Thiébaut Devergranne est docteur en droit et fondateur de donneespersonnelles.fr. Il travaille depuis plus de vingt ans sur le droit des technologies et la protection des données personnelles.

Thiébaut Devergranne
Docteur en droit des nouvelles technologies (Paris II)

Docteur en droit, Thiébaut Devergranne travaille en droit des nouvelles technologies et en protection des données personnelles depuis plus de 20 ans. Il a accompagné des centaines d'organisations dans leur mise en conformité RGPD et est le fondateur de Legiscope, logiciel de conformité RGPD.

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